Gérard et l’objectif de la saison, suite et fin
Photo par Xtriathlon
Le jour J : la course
Michel, Marc, Martine et Gérard se souhaitent donc une bonne
course… Un petit plouf dans l’eau vaseuse pour remplir la combi
et puis ce sera le départ !
Poum ! Le coup de feu libère une horde de furieux tous aussi
impatients d’en découdre que d’en finir….
Gérard et MMM’s partent sur le côté pour éviter la bastonnade, la
machine à laver comme l’appelle communément les adaptes du triple
effort. Notre athlète, dont la natation n’est pas son point fort,
galère. Coups de poings, coups de pieds, passage d’un athlète sur
son dos. Bref, les premiers 500m sont un vrai calvaire. La
respiration en trois temps des longueurs de bassin s’est
transformée en une natation tête relevée comme un chien perdu qui
regarde sans cesse la rive. Les lunettes se sont remplies d’eau,
la buée cache la visibilité et les bouées délimitant le parcours
sont difficiles à appréhender. La densité diminue, Gérard se
retrouve à l’écart d’un petit groupe. Il nage maintenant en deux
temps, droit tout droit vers la bouée, la grosse, celle qui
symbolise la mi-parcours et qu’il faudra atteindre avant de faire
le demi-tour vers la sortie. Soudain, « Boum », sa tête heurte un
canoë, où un bénévole, les yeux encore mal réveillés, tente tant
bien que mal de montrer le droit chemin à tous les concurrents….
Ça y est, le demi-tour est là … Il reste 750m. La seconde moitié
se fait plus facilement… il y a moins de monde et le rythme est
régulier… Enfin, jusqu’à ce que les algues, dont parlait
l’arbitre dans la file d’attente, arrête Gérard dans sa
progression régulière. Il se bat, elles s’accrochent, il les
pousse, elles s’emmêlent, il les crache, elles s’entourent autour
du cou, il les envoie par le fond, elle remonte aussitôt sous son
corps en s’emmêlant entre les jambes… la fin est un vrai parcours
du combattant… et finalement Gérard s’extirpe du milieu aquatique
hostile… Ouf ! La partie la plus stressante est finie.
Sous l’acclamation du public, notre héros retire sa combinaison
avec une étonnante facilité et jette un coup d’œil rapide
par-dessus l’épaule, sur le plan d’eau, où il y a encore beaucoup
de monde, et regarde son chronomètre. Pile poil dans les temps
fixés ! Objectif rempli ! Un petit sourire de satisfaction
illumine son visage alors qu’il retire son bonnet d’un geste
facile et détendu… Sur le chemin qui mène à son destrier, il
recherche désespérément les siens… il ne les verra pas malgré
leurs hurlements « Allez Papa ! Allez Papa ! T’es le plus fort !
»… Mais, là , au moment de rentrer dans le parc, le sourire de
tout à l’heure laisse alors rapidement place à la grimace. Le
parc est presque vide, et pour en rajouter encore un peu, le vélo
de Martine et de Marc ne sont déjà plus là !
Gérard fait une transition correcte et entame le parcours vélo.
Le vent souffle de côté et il ne fait pas chaud. Le voici parti
pour une grande boucle de 25kms et une plus petite, mais plus
difficile, celle de la côte à 17%, de 15kms. Les premiers coups
de pédales sont assez faciles sur la portion plate. Gérard double
des concurrents, des plus lourds ou des plus légers qui dansent
sous les coups de vent, et qui grimacent. Arrive la première
bosse qu’il décide de passer en force, même pas peur, car
premièrement elle n’est pas si longue que cela et deuxièmement
une sensation de puissance envahit notre valeureux concurrent.
C’est à ce moment là , que Michel, sorti quelques mètres derrière
lui en Natation, décide de le passer. Un petit « Allez Gérard !
Ca va ?» au passage, laisse place à un « P…n, ça tire dans les
jambes ! »… normal, notre héros est resté tout à droite.
Heureusement la bosse ne dure effectivement pas longtemps, et de
retour sur une portion plate, il envoie du gros comme il dit
souvent… Quel bonheur ! Il dépasse Michel et rattrape même
Marc.
Une course dans la course… le voici deuxième… c’est tout bon ça,
le point faible de Martine, c’est justement la course à pied, là ,
où, Gérard, lui, se sent le plus à l’aise.
Retour vers le parc, avec la fin de la première boucle. Les
enfants qui arborent un T-shirt « Vas-y Papa » sont au bord de la
route… Madame applaudit, et voilà notre Gérard, galvanisé par la
vue de sa tribu, qui repart de plus belle pour la dernière
boucle. La côte du 33ème kilomètre est terrible, elle se passe
sur le petit plateau et encore, ça grimace dur !
Marc reprend et passe Gérard (qui se retrouve alors 3ème) et
tente de prendre (sans drafter) sa roue… « il envoie le bougre »
se dit-il… et il le voit s’éloigner inexorablement… Gérard gère,
Gérard patiente, Gérard laisse passer l’orage. La descente est
d’ailleurs bien dangereuse avec la pluie de la veille… il y a des
graviers et des branches éparpillées sur la chaussée glissante…
Il prend son mal en patience et descend sans prendre de risque,
allez, on ne dira pas qu’il a peur, mais lui surtout sait que sur
le plat, il refera son retard et dépassera, sans un seul regard,
beaucoup de concurrents partis trop vite… Le parc à vélos
approche… Marc est au bord de la route, il a crevé ! « M…e alors
! » Ça c’est la première réaction, mais après quelques secondes
de réflexion, le « m…e alors ! » devient un « cool, me voici
maintenant second »… le tout dans un sourire et un visage
illuminé par le malheur qui frappe son collègue de club.
Le parc est là , à moitié plein, à moitié vide, c’est comme vous voudrez. Martine a déjà posé le vélo, mais depuis combien de temps ? Madame et les enfants crient de plus belle et les enfants tendent leurs mains pour qu’on leur donne une petite tape d’encouragement au passage. Gérard esquisse un petit rictus de satisfaction pour rassurer les siens, lève le pousse de la main droite, à l’américaine, « all is all right » et c’est parti pour deux boucles de 5kms…. Le départ de la CAP est rapide, comme à l’entrainement… Les premiers kilomètres sont avalés avec aisance et Gérard double, double, double des triathlètes qui ont l’air bien entamés. Notre triathlète est si bien qu’il en oublie le premier ravito. Il commence sa remontée. Le premier tour est déjà terminé, et la petite famille est toujours aussi excitée. Enfin surtout les enfants, parce que Madame a l’air exténuée. Attendre son homme qui s’adonne à son sport favori est synonyme pour elle de courir après les garnements qui jettent des cailloux dans le lac ou qui grimpent aux arbres, et de rechercher de quoi manger pour les trois petits ventres qui réclament toutes les cinq minutes une saucisse du barbecue du coin.
« Tu as vu Martine ? » lance Gérard au passage à sa femme.
« Oui, elle est 5mn devant environ… » répond Madame.
Gérard lance alors toutes ses forces dans la bataille. Objectif :
Martine !
Et là , comme par enchantement, Martine est là , non pas à 5mn,
mais juste devant, à quelques centaines de mètres… « Ah là là ,
les femmes et la notion du temps » soupire Gérard, qui accélère.
Mais, c’est à cet instant que tout bascule. Il reste 3
kilomètres. La petite gêne au mollet qui lui faisait souci toute
la semaine se réveille, là , maintenant, au plus mauvais moment.
La douleur s’amplifie et au moment où notre triathlète commençait
à entrer dans un état de grâce, il se voit obligé de ralentir en
regardant inexorablement les petites fesses de Martine s’éloigner
de lui. Il est vert de rage, il fustige intérieurement et se
force même à marcher un peu tant la douleur est vive maintenant.
« Au mental ! » comme disent les triathlètes qui se croient
obligés de tout donner et qui ont un égo à défendre. Gérard finit
la course pour ne pas se faire rattraper par Marc et surtout par
Michel que l’on a laissé derrière depuis si longtemps. La ligne
d’arrivée est proche, la petite famille l’attend, le chrono est
honorable, toutes ses raisons poussent notre néophyte sur la
distance à finir son premier CD.
Gérard franchit la ligne, il est finisher. Il a franchi un cap ! La fin de course lui laisse cependant un petit goût amer dans la bouche, car, il est derrière Martine mais fort heureusement il est in extrémis devant Marc qui finira dans sa foulée et fort heureusement bien loin devant Michel.
Quelle journée ! Même si Gérard refait la course avec ceux qui y
étaient, notre sportif ne pense qu’à son mollet qui le fait
souffrir. Oubliée cette natation satisfaisante, oublié ce bon
parcours vélo, oubliés les premiers kilomètres à pied, oubliée la
satisfaction d’avoir fini son premier CD… Il ne reste que le
mollet et… Martine ! Que l’on n’a pas pu rattraper.
Triathlète, serais-tu perfectionniste ?
Gérard retrouve les enfants qui sautent de joie et Madame qui a
été si patiente. Pour eux, il amorce un beau sourire de
vainqueur, annonce à sa femme qu’il s’est fait un peu mal au
mollet mais jure qu’il est très content de sa course, que tout va
bien et qu’il ne pouvait pas faire mieux ! Au fond de lui, ce
n’est pas vraiment ce qu’il pense, mais il faudra bien ruminer
quelques jours avec.
Martine, Marc et Michel sont satisfaits de leurs premiers CD,
surtout Martine, qui fièrement, pour en remettre une couche,
rajoute fièrement que jamais elle n’aurait pensé finir devant
trois hommes… Sacrée Martine ! Si tu savais comme….
Voilà , la course est finie. Les guerriers repus du même club rangent leurs affaires dans leurs sacs et rattachent leurs fidèles montures sur leurs portes vélos respectifs. Il est temps de se quitter et de retourner chacun chez soi. Les enfants trouvent éperdument de quoi s’occuper pendant ce temps, il y a bien encore une ou deux flaques d’eau près de voitures dans lesquelles ils peuvent se salir encore un peu.
Nous sommes sur la route du retour. L’objectif de la saison est passé. Gérard est au volant et ne dit pas un mot, Madame regarde la route avec attention au cas où son héros de mari s’endormirait après son effort triathlétique de la journée, et les enfants, eux, se sont endormis sous le ronronnement du diesel de la voiture.
Gérard est pensif. Il refait sa course. Il faut qu’il progresse
dans les bosses. Et s’il n’avait pas eu ce maudit mollet… Comme
tout triathlète, il refait le point, et finalement (hormis de
finir derrière Martine), son premier CD est un succès. Il termine
au milieu du classement.
Les pensées de Madame, elles, sont toutes autres. Elle va perdre
un triathlète mais retrouver surtout un mari et un père. Les
affaires de la maison vont rentrer dans l’ordre. Enfin, elle va
pouvoir respirer. Finies les contraintes hebdomadaires où il a
fallu rassurer Monsieur sur son état de forme, finies les
réponses où il a fallu mettre de l’eau dans son vin pour ne pas
vexer son triathlète en herbe, finie cette énergie gardée au fond
d’elle-même et où il a fallu subir les sauts d’humeurs de son
triathlète de mari. Finalement, elle va souffler, et elle finit
elle-même par reconnaître que la course ne s’est pas trop mal
passée finalement.
Le silence se brise enfin.
« Alors, tu en penses quoi de ma course? » demande Gérard.
« Tu as assuré mon chéri, c’est bien, je trouve. » répond elle en
faisant bien attention de ne faire allusion à la belle course de
Martine pour pas froisser son héros de mari.
Gérard esquisse un sourire de satisfaction. Quoi de plus
valorisant que d’être sorti grandi auprès des siens ! Quelques
kilomètres passent encore. Gérard met alors la main sur la cuisse
de sa femme et ajoute d’un ton sérieux et sûr de lui :
« Et si l’an prochain, je me lançais sur un IronMan ? Qu’en
penses-tu ? »
Pas de réponse.
Madame vient de tourner la tête vers la fenêtre, à sa droite, en
levant les yeux vers le ciel comme pour implorer celui-ci de lui
venir en aide. Préparer un CD fut une galère, alors un Iron… je
ne sais pas quoi ? Encaisser encore des heures d’absence avec les
enfants qui ne tiennent pas en place, se plier aux entrainements
du club, se ruer dans la foule que génère un tel évènement et le
pire de tout, supporter les frasques et les lamentations de
Gérard pendant de longs mois… du style :
« Oh, il pleut encore, quand est ce que je vais rouler ? », «
l’hiver n’en finit pas, j’ai du retard en course à pied », « on
mange léger ce soir, demain c’est récup’ », « n’oublie pas de
m’acheter des barres de céréales pour ma sortie de demain », «
les gars du club sont plus affutés que moi », « ce soir, je suis
crevé, on ne sort pas au restaurant, la séance natation m’a
achevé »… etc… etc…
Madame connaît la musique par cœur, et cette musique risque de
durer des mois. Elle ne souhaite pas repasser par des moments qui
lui sont devenus difficiles à vivre.
Alors, dans un réflexe, juste celui qu’il faut pour le silence ne
soit pas trop long, elle se tourne en souriant vers Gérard, si
fier de lui de se trouver un nouveau défi, et lui lance du bout
des lèvres, avec intelligence :
« Repose-toi pour le moment. On verra. Hein ? »
La réponse de sa femme, si vague, et que lui surtout n’oubliera
pas puisqu’il la prendra comme un acquiescement de sa part, sera
fatale.
Un jour, il sera un IronMan.


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commentaires
16 Octobre 2010, par : kb10Excellent. Ces articles sont passionnant et drôle, merci !