Publié le: 18 Aout 2010
Par: Roadrunner
Finir !

Les lièvres et les tortues

Photo par TT

"Rien ne sert de courir, il faut partir à point." La Fontaine. Voilà une pensée qu’il serait fort bon de méditer lorsqu’on est adepte du triple effort ! Et c’est par cette maxime ô combien célèbre, que nous allons vous narrer la fin d’une épreuve mythique de ceux et de celles dont on ne parle justement jamais, et qui nous l'espérons ne nous en voudront pas de les appeler, sans connotation négative : les tortues !

Je mets au défi n’importe qui de trouver en première page des journaux la moindre allusion aux derniers du classement d’une compétition. Ne cherchez donc pas plus longtemps…

Un tout petit rappel s’impose : le triathlon, et tout particulièrement l’Ironman, est considéré comme un sport hors norme aux yeux du grand public, depuis les images inoubliables de l’arrivée de Julie Moss à l’Ironman d’Hawaii en 1982. Depuis ce jour d’octobre, ce sport est considéré comme un sport de fous. Et pourtant, malgré la difficulté d’une telle épreuve, des hommes et des femmes se lancent le défi d’être finishers d’un Ironman, au moins une fois dans leur vie de sportif.
Ces néophytes finiront au fond du classement en allant jusqu’au bout d’eux-mêmes après plus de 16 heures d’effort, mais auront, quoi qu’on puisse en dire, autant de mérite que les champions qui se livrent chaque jour à des entrainements acharnés.

Les Chrissie Wellington, Chris Mac Cormack, Patrick Vernay et autres stars qui feront la une des magazines spécialisés, ont déjà franchi la ligne depuis bien longtemps quand nos courageuses tortues, elles, sont toujours dans leurs courses.

Partis à 6h30 du matin, ces obstinés du triple effort n’arriveront pas avant 23h00.
Quelle folie, quelle force intérieure, quel courage !

Pour être honnête avec vous, il m’est absolument impossible de me mettre à la place de ces hommes et de ces femmes dont la volonté dépasse l’entendement. Finir le marathon après plus de 10 heures d’efforts est déjà une fin en soi, mais voir partir des concurrents dans l’autre sens et qui débutent à peine cette troisième et ultime épreuve, que certains finiront au-delà des 5 heures, cela me semble tout simplement inouï !

Que se passe t-il dans leurs têtes ? Que ressentent ces héros du jour hors du commun ?

Sans doute le sentiment de solitude immense, lorsque les spectateurs disparaissent peu à peu le long du parcours. Evidemment les foulées s’enchainent mécaniquement, sans souplesse, et les jambes endolories par l’effort tiraillent un organisme déjà bien entamé. Assurément l’esprit passe par des hauts et des bas, avec par moment une envie de tout lâcher. Inévitablement, des limites sont fixées dans l’espace : "Allez, je cours jusqu’au virage là-bas !", "puis, jusqu’au ravitaillement, puis jusqu’au suivant". Heureusement, on croise furtivement le regard d’un plus mal en point qui laisse penser (très vite) qu’on n’est pas si mal que ça finalement. Pour sûr, on se force à penser que demain est un autre jour, et qu’il vaut mieux avoir mal aux jambes dans l’instant et dans la semaine qui suivra, que d’avoir des maux de tête pendant des mois à cause des regrets d’un abandon, alors qu’on n’était pas si proche du but, persuadé, que cette chance de finir son Ironman ne se présente pas tous les jours dans une vie…
Bien entendu, la souffrance est là : on la canalise, on la supporte, on l’apprivoise, on lui parle à demi-voix juste avant de la regarder en face. Que de raisons pour ne pas lâcher prise ! Car fatalement, on pense à ceux qui nous attendent, là-bas, au bout du chemin, près de la "finish line", ces proches qui ont enduré toutes ces heures de préparation, de sacrifices, de dons de soi… Pour eux, ce sera jusqu’au bout !

Et là, dans ces moments uniques, rien que pour eux, sur leurs chemins de croix, des bénévoles les poussent, les encouragent. Beaucoup s’arrêtent au bord du chemin, tirant des maudites crampes qui ne veulent pas lâcher prise, alors que pendant ce temps, c’est un plus lent qui les doublent, un plus frêle, un plus sage, qui, sans un seul regard de compassion lance du bout de lèvres : "Never give up ! N’abandonne pas !"… A ce stade, comme un tabou, les yeux sont immobiles, ils sont fixés au sol, ils le martèlent, hagards et sans vie… Surtout ne pas déposer un regard, même furtif, par humilité à ceux qu’on dépasse sans vraiment le vouloir. Surtout oublier les longues lignes droites… surtout apprendre à souffrir… surtout évacuer ces douleurs qui font grimacer sans relâche… mais surtout ne pas se laisser aller à l’abandon !

Car enfin, comme on sort soudainement d’un tunnel, la lumière revient. La densité des spectateurs augmente, on approche du but ! Le rêve est au bout de ce long moment. Cela fait plus de 16h00 qu’on est parti.
Et c’est là, dans ces tous derniers hectomètres tout bascule. On passe d’un état de désolation à un état d’ivresse. Tout revient vite, si vite, trop vite. Les pieds que l’on avait du mal à poser l’un devant l’autre, tout à l’heure, accélèrent soudain avec une énergie insoupçonnée qui nous transporte (pardon nous propulse) vers l’aboutissement suprême : ici, on nous acclame ! Ici, on se libère ! Ici, on vit ! Ici, c’est LA "finish line"!

Ce moment singulier est un moment égoïste, et pourtant, malgré cela, on se prend à chercher au milieu de la foule les regards de ceux qu’on aime.
Quelle valeur que cette victoire sur soi sans leurs consentements ? Quelle valeur que cet instant s’il n’est pas partagé ? Quelle valeur que ce moment d’éternité éphémère sans la reconnaissance de tous ?
Les derniers mètres sont un délice, une explosion de joie…
J’en ai vu pleurer, j’en ai vu rire, j’en ai vu crier, j’en ai vu lever les bras, j’en ai vu s’agenouiller, j’en ai vu s’écrouler, et j’en ai même vu partir sur une civière.

"You are an Ironman !"…

La ligne est franchie. Et l’instant tant attendu est passé si vite, trop vite… avec le recul, on n’en profite pas assez…

Ah pour sûr, la gloire d’une tortue n’est pas aussi prestigieuse que celle d’un lièvre…
Mais cette victoire est le sommet de l’iceberg, celle de l’aboutissement de mois et de mois de préparation assidue.
Alors, à toutes ces femmes et tous ces hommes, ces finishers Ironman anonymes qui terminent après des heures d’abnégation et de courage, si loin derrière les rois de la discipline, et dont on ne parlera jamais, il ne me vient qu’un seul mot pour résumer leur périple et leur exploit : Respect !

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