"Rien ne sert de courir, il faut partir à point." La Fontaine. Voilà une pensée qu’il serait fort bon de méditer lorsqu’on est adepte du triple effort ! Et c’est par cette maxime ô combien célèbre, que nous allons vous narrer la fin d’une épreuve mythique de ceux et de celles dont on ne parle justement jamais, et qui nous l'espérons ne nous en voudront pas de les appeler, sans connotation négative : les tortues !
Je mets au défi n’importe qui de trouver en première page des journaux la moindre allusion aux derniers du classement d’une compétition. Ne cherchez donc pas plus longtemps…
Un tout petit rappel s’impose : le triathlon, et tout
particulièrement l’Ironman, est considéré comme un sport hors
norme aux yeux du grand public, depuis les images inoubliables de
l’arrivée de Julie Moss à l’Ironman d’Hawaii en 1982. Depuis ce
jour d’octobre, ce sport est considéré comme un sport de fous. Et
pourtant, malgré la difficulté d’une telle épreuve, des hommes et
des femmes se lancent le défi d’être finishers d’un Ironman, au
moins une fois dans leur vie de sportif.
Ces néophytes finiront au fond du classement en allant jusqu’au
bout d’eux-mêmes après plus de 16 heures d’effort, mais auront,
quoi qu’on puisse en dire, autant de mérite que les champions qui
se livrent chaque jour à des entrainements acharnés.
Les Chrissie Wellington, Chris Mac Cormack, Patrick Vernay et autres stars qui feront la une des magazines spécialisés, ont déjà franchi la ligne depuis bien longtemps quand nos courageuses tortues, elles, sont toujours dans leurs courses.
Partis à 6h30 du matin, ces obstinés du triple effort
n’arriveront pas avant 23h00.
Quelle folie, quelle force intérieure, quel courage !
Pour être honnête avec vous, il m’est absolument impossible de me mettre à la place de ces hommes et de ces femmes dont la volonté dépasse l’entendement. Finir le marathon après plus de 10 heures d’efforts est déjà une fin en soi, mais voir partir des concurrents dans l’autre sens et qui débutent à peine cette troisième et ultime épreuve, que certains finiront au-delà des 5 heures, cela me semble tout simplement inouï !
Que se passe t-il dans leurs têtes ? Que ressentent ces héros du jour hors du commun ?
Sans doute le sentiment de solitude immense, lorsque les
spectateurs disparaissent peu à peu le long du parcours.
Evidemment les foulées s’enchainent mécaniquement, sans
souplesse, et les jambes endolories par l’effort tiraillent un
organisme déjà bien entamé. Assurément l’esprit passe par des
hauts et des bas, avec par moment une envie de tout lâcher.
Inévitablement, des limites sont fixées dans l’espace :
"Allez, je cours jusqu’au virage là -bas !", "puis,
jusqu’au ravitaillement, puis jusqu’au suivant".
Heureusement, on croise furtivement le regard d’un plus mal en
point qui laisse penser (très vite) qu’on n’est pas si mal que ça
finalement. Pour sûr, on se force à penser que demain est un
autre jour, et qu’il vaut mieux avoir mal aux jambes dans
l’instant et dans la semaine qui suivra, que d’avoir des maux de
tête pendant des mois à cause des regrets d’un abandon, alors
qu’on n’était pas si proche du but, persuadé, que cette chance de
finir son Ironman ne se présente pas tous les jours dans une
vie…
Bien entendu, la souffrance est là : on la canalise, on la
supporte, on l’apprivoise, on lui parle à demi-voix juste avant
de la regarder en face. Que de raisons pour ne pas lâcher prise !
Car fatalement, on pense à ceux qui nous attendent, là -bas, au
bout du chemin, près de la "finish line", ces proches qui ont
enduré toutes ces heures de préparation, de sacrifices, de dons
de soi… Pour eux, ce sera jusqu’au bout !
Et là , dans ces moments uniques, rien que pour eux, sur leurs chemins de croix, des bénévoles les poussent, les encouragent. Beaucoup s’arrêtent au bord du chemin, tirant des maudites crampes qui ne veulent pas lâcher prise, alors que pendant ce temps, c’est un plus lent qui les doublent, un plus frêle, un plus sage, qui, sans un seul regard de compassion lance du bout de lèvres : "Never give up ! N’abandonne pas !"… A ce stade, comme un tabou, les yeux sont immobiles, ils sont fixés au sol, ils le martèlent, hagards et sans vie… Surtout ne pas déposer un regard, même furtif, par humilité à ceux qu’on dépasse sans vraiment le vouloir. Surtout oublier les longues lignes droites… surtout apprendre à souffrir… surtout évacuer ces douleurs qui font grimacer sans relâche… mais surtout ne pas se laisser aller à l’abandon !
Car enfin, comme on sort soudainement d’un tunnel, la lumière
revient. La densité des spectateurs augmente, on approche du but
! Le rêve est au bout de ce long moment. Cela fait plus de 16h00
qu’on est parti.
Et c’est là , dans ces tous derniers hectomètres tout bascule. On
passe d’un état de désolation à un état d’ivresse. Tout revient
vite, si vite, trop vite. Les pieds que l’on avait du mal à poser
l’un devant l’autre, tout à l’heure, accélèrent soudain avec une
énergie insoupçonnée qui nous transporte (pardon nous propulse)
vers l’aboutissement suprême : ici, on nous acclame ! Ici, on se
libère ! Ici, on vit ! Ici, c’est LA "finish line"!
Ce moment singulier est un moment égoïste, et pourtant, malgré
cela, on se prend à chercher au milieu de la foule les regards de
ceux qu’on aime.
Quelle valeur que cette victoire sur soi sans leurs consentements
? Quelle valeur que cet instant s’il n’est pas partagé ? Quelle
valeur que ce moment d’éternité éphémère sans la reconnaissance
de tous ?
Les derniers mètres sont un délice, une explosion de joie…
J’en ai vu pleurer, j’en ai vu rire, j’en ai vu crier, j’en ai vu
lever les bras, j’en ai vu s’agenouiller, j’en ai vu s’écrouler,
et j’en ai même vu partir sur une civière.
"You are an Ironman !"…
La ligne est franchie. Et l’instant tant attendu est passé si vite, trop vite… avec le recul, on n’en profite pas assez…
Ah pour sûr, la gloire d’une tortue n’est pas aussi prestigieuse
que celle d’un lièvre…
Mais cette victoire est le sommet de l’iceberg, celle de
l’aboutissement de mois et de mois de préparation assidue.
Alors, Ã toutes ces femmes et tous ces hommes, ces finishers
Ironman anonymes qui terminent après des heures d’abnégation et
de courage, si loin derrière les rois de la discipline, et dont
on ne parlera jamais, il ne me vient qu’un seul mot pour résumer
leur périple et leur exploit : Respect !


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