La nécessaire chronique de Pépin
Photo par Juliana Fréchin
L’autre jour, contraint par une nécessité que je ne vous
exposerai pas ici, j’ai dû aller acheter un ordi neuf. Pour ce
faire, je me suis rendu dans un parking souterrain surbaissé.
Vous savez, là où les pneus d’une Peugeot 406 break de 12 ans
d’âge crissent comme ceux de la Ford Gran-Torino de Starsky Ã
cause de la peinture au sol.
Au sortir de cet endroit sur-ventilé à cause des gaz
d’échappement, j’ai emprunté l’escalator avec sa rampe pleine de
microbes et de chewing gums collés, je suis passé en apnée devant
le fast food rance local et j’ai rejoint l’échoppe d’un célèbre
grand distributeur, fournisseur national d’articles chinois.
Arrivé sur zone, je me suis mis en attente d’un de ces vendeurs en débardeur trop grand qui se terrent en ces lieux sous lumière artificielle, comme les couvoirs de mon cousin qui élève des poussins au fin fond des Côtes d’Armor. Toujours très compétents, ces vendeurs, à défaut d’être suffisamment nombreux.
Alors que je poireautais au milieu des écrans plasma et des clignotements divers des articles idiot-visuels à l’étalage, mon attention s’est focalisée sur un couple de jeunes poulbots affairés face à un écran tactile. Nos boutonneux, en ce début de soirée, occupaient leur oisiveté pubère à s’essayer au dessin du bout du doigt sur un joujou à trois milles euros.
Lui, voûté et décharné, arborait le rire bête et duveteux de son âge. Elle, également ahurie et boulotte, exhibait ses jeunes bourrelets dans une panoplie improbable autant que multicolore. Leurs jeunes corps malades et tordus, leur attitude abrutie face à l’objet dérisoire, leur façon même d’occuper cette soirée ensoleillée m’a stupéfait.
Mes pensées se sont bousculées.
Je me suis remémoré Lévy Strauss, et son regard d’ethnologue. J’étais observateur. Extérieur à cette faune. Partie non-prenante. Sur une autre planète.
Je me suis remémoré nos trente mille ans d’âge physiologique, notre métabolisme de chasseur-cueilleur, notre nécessité organiques de nous bouger le train, sous peine de thrombose, d’ankylose, d’oxydation et finalement de toute façon, inéluctablement, de corruption.
Je me suis remémoré l’excellent « sport et vie » hors série de ce mois-ci, où d’éminents sociologues, ethnologues, philosophes, généticiens évoquent leur mépris du « sport » et de la « compétition ». Et je me suis rappelé que sur bien des points, je suis d’accord avec eux, même s’ils confondent tous « sport spectacle footballistique», et « pratique populaire ».
Et je me suis dit que le tri, telle qu’il est pratiqué par une grande majorité d’entre nous, c'est-à -dire sans perspective de podium, mais avec moult compromis sur le reste des occupations quotidiennes, a du sens. Le sens de la nécessité de notre propre corps, tel qu’il se doit de fonctionner, tel que nous devons le faire marcher – sans excès – de façon préventive, pour éviter, trop tôt, de devenir vieux et con à la fois, comme chantait Brel.
J’ai eu aussi une pensée pour notre Roland qui traverse une pétole motivationnelle et financière. Et je me suis dit que c’est lui qui est dans le vrai.
Je l’embrasse sur son front de pen-coët* en lui donnant rendez-vous en septembre pour de nouvelles aventures !
*Tête de bois


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