Les Fous de la Diagonale : Jour "J"
Photo par Haut c'est haut !
Le jour "J" d'un tel événement se vit pleinement. C'est pourtant serein que Yankell Clavery s'est jeté corps et âme dans cette aventure sans pitié. La Diagonale des Fous vous attend !
Réveil matinal vers 9h puis sieste d’une heure en début d’après
midi avant les derniers préparatifs. Je cuisine des salades de
riz et de pâtes et les répartis dans les deux glacières avec le
reste de nourriture et les boissons.
Vincent Mougin, un copain de Daf nous retrouve à la case puis
nous prenons tous les quatre la route du sud, le coffre archi
rempli. Pause à Saint Pierre pour déguster un carri poulet et
enchaînement vers Saint Philippe et le Cap Méchant.
Heure H-2
Arrivée sur le site deux heures avant le départ. Nous nous garons
assez facilement dans le champ juste à côté du stade de départ.
Pendant qu’Erik et Laetitia visitent l’air de départ, je profite
des derniers instants de repos à l’arrière de la voiture en
compagnie de Vincent.
Heure H-1
A peine assoupi, c’est déjà l’heure d’enfiler
l’accoutrement du coureur et de se diriger vers le parc de
départ, via les tentes de vérification de matériel.
Un peu de crème sur les pieds et j’enfile mes chaussures. Je
retrouve ensuite de l’autre côté du couloir d’isolement, avec le
public venu nombreux, mes deux supporters de choc : Laetitia et
Erik.
Derniers mots avant le départ qui approche. Impossible de
transmettre mon gilet en laine, alors il va falloir que je le
prenne pour leur donner une fois sur la route.
Le décompte approche. Laetitia et Erik partent pour prendre de
l’avance.
Les organisateurs commentent l’évènement à venir avec un humour
qui détend l’atmosphère. L’impatience de certains se mêle à
l’angoisse de l’inconnu des autres. Je sais en gros ce qui nous
attend.
Ca va être long, dur et pas toujours agréable, loin de là…
Heure « H »
Dernier regard d’encouragement de la part de Vincent et c’est
parti. Aux douze coups de minuit, à la pointe sud de la Réunion,
plus question de faire demi tour… 10, 9, 8, 7, 4, 2, 1… go
!!!
Les premières lignes s’élancent et l’onde de départ se propage
lentement vers l’arrière. En milieu de peloton, à mon niveau,
elle nous parvient au ralenti et nous nous mettons en marche au
rythme d’un escargot poursuivi par une limace.
Ca va être chaud ! C’est une bousculade générale, une mêlée de
2000 dingues qui s’engagent lentement à l’assaut des 150 km de
poussières, de galets, de boue, d’herbe, de ruisselets,
d’escaliers, de corniches…
Le combat s’annonce rude. Surtout ne pas trébucher pour
servir de paillasson à la horde qui me suit. Je regarde ma montre
en passant sous la banderole « Départ ». Déjà une minute s’est
écoulée.
Après le premier virage ça y est, on commence à respirer, la
course est réellement lancée. A 200m, je repère Laetitia et Erik.
Je leur lance mon gilet et enregistre dans ma mémoire les
derniers encouragements chaleureux, car c’est plus de 4 à 5h qui
m’attendent dans l’ascension nocturne et fraîche du volcan. Déjà
une chenille ininterrompue de coureurs progresse, frontale vissée
sur le crâne sur un léger faux plat descendant. Les premières
impressions physiques sont bonnes mais les premières pensées sont
plutôt noires.
Encore une trentaine d’heures avec beaucoup de souffrance.
Dans 150 km, si tout va bien, je serai à la Redoute.
Encore 150 km… ça va être très long, j’en ai conscience.
A l’attaque du volcan
Après 3 km de route, je remonte lentement la file à une vitesse
proche des 10 km/h. Ensuite, c’est le début des hostilités. La
route s’élève régulièrement. On commence en douceur et
progressivement. On s’enfonce dans l’obscurité des champs de
cannes à sucre qui laissent bientôt place à la piste forestière.
Les graviers remplacent le macadam et avec ma petite allure
footing, je poursuis ma remontée. Déjà beaucoup de concurrents
ont adopté la marche active mais pour moi c’est plus économique
et plus rentable en petites foulées.
Je franchis les deux postes de ravitaillement et de pointage sans
faire de halte. Je prends juste le temps de remplir ma gourde
pour l’ascension by night à la frontale de la face sud du volcan
actif de la Fournaise. Au pied du sentier (GR2) je suis talonné
par Danièle Séroc, la Réunionnaise grande figure de l’épreuve, et
parmi les favorites. Dès les premiers hectomètres elle me double
et je décide aussitôt de prendre son sillage. Finalement c’est
toute l’ascension que je réalise littéralement collé à ses
talons. Elle double, je double et c’est de marche en marche, de
rocher en rocher que les dizaines de minutes défilent.
Quelques glissades involontaires et culbutes incontrôlées plus
tard, je commence à ressentir mes psoas, des muscles très
sollicités pendant les ascensions. Pourtant, le reste ne va pas
trop mal, alors je tiens la cadence. Le rythme est un peu soutenu
pour moi sur ces 8 km mais je m’accroche en espérant ne pas avoir
à le payer trop cher dans Mafate.
Quelques textos d’encouragement m’arrivent pendant cette montée
nocturne puis c’est enfin le sommet, c'est-à-dire la crête du
cratère. J’essaie de trottiner en récupérant. Je bois facilement
mais ne parviens toujours pas à manger depuis le départ. Les
retours du carri poulet de la veille ne me donnent guère envie
d’ingurgiter autre chose. Pourtant ce serait indispensable mais
je n’y arrive pas.
Je pointe quand même à une surprenante 114ème place. Finalement,
je suis allé plus vite que prévu dans l’ascension. Maintenant il
va falloir limiter les dégâts et ne pas craquer. De toute façon,
les années précédentes, je partais à la 600 ou 400ème place pour
remonter dans les cents premiers malgré les blessures.
Si je poursuis à allure tranquille sans me blesser, je devrai
pouvoir assurer un résultat équivalent.
Plaine des sables, Piton Textor, Mare à
boue
J’entends dans l’obscurité une rumeur, des encouragements à
l’adresse des coureurs qui me précèdent. C’est le point de
contrôle (PC) de la Route du volcan (Km 31). Je suis parti depuis
4h50 et suis en 91ème position. Je dois normalement retrouver
Laetitia et Erik. J’envoie un petit texto pour annoncer mon
approche. Mais une fois arrivé : personne. Je bois encore,
essaie de manger sans y parvenir un petit morceau de pain
puis me prépare à repartir. Erik arrive. Ils étaient en
train de dormir dans la voiture avec 4°C en
m’attendant. Je reste avec eux. Petit massage, j’enlève les
gravillons dans mes chaussures et c’est reparti. L’aube pointe et
je décide de continuer prudemment car j’ai laissé quelques forces
dans cette première étape.
Traversée de la Plaine des Sables. Il fait meilleur et on arrive
au pied du « mur » qui monte à l’Oratoire Sainte Thérèse.
Le jour se lève, le ciel s’embrase de couleurs pastelles : c’est
beau. Les jambes pèsent lourd mais je maintiens le tempo et
poursuis rocher après rocher. Je perds quelques places mais je
sais que les montées ne sont pas mon point fort.
Une fois là-haut, Erik et Laetitia m’attendent à nouveau. Leurs
encouragements me suivent jusqu’au Piton Textor que je ne tarde
pas à rejoindre. Rapide stop de cinq minutes. Toujours impossible
d’avaler la moindre nourriture solide alors dès le massage d’Erik
terminé et les conseils enregistrés, je poursuis dans la descente
à travers les champs qui mène à Mare à boue.
Je dévale à l’économie le terrain herbu, boueux voire glaiseux et
glissant.
Le manque de carburant commence à se faire sentir et les jambes
sont dures à traîner. Tellement dures et le sol tellement
glissant, qu’à deux ou trois reprises, j’exécute de royales
envolées, atterrissage boue. Avec une foulée rasante, je me
rapproche du PC de Mare à boue (Km 50) où mon staff m’installe
dans une chaise longue pour s’occuper de moi.
Une petite fleur, un arôme, que j’ai cueillie dans un champ
pour ma supportrice me voit récompensé pas un large sourire. Ca
fait du bien d’être suivi ainsi. Il est 7h20 et j’occupe la
118ème place ( 175ème en 06 et 277ème en 05).
Il faut manger sinon je ne tiendrai jamais. Je me force à
ingurgiter un morceau de sandwich, une barre de céréales et ça
repart. Cette fois-ci, la séparation avec Laetitia et Erik va
être longue puisque je ne les retrouverai que dans vingt
kilomètres.
Kervéguen
Entre temps, c’est le coteau Kervéguen avec son dénivelé positif
régulier et boueux. Une fois de plus, cette section est redoutée.
Je la considère comme l’une des cinq difficultés majeures (3) du
parcours. J’adopte une allure marche active, c'est à dire environ
6 km/h. Comme je viens juste de me ravitailler à la voiture, je
ne fais qu’un passage éclair au PC de course le temps de me
faire pointer. Je passe ainsi devant quelques concurrents en
repos. Je parviens à conserver grosso modo mon rang.
Par contre, faute de « carburant » j’ai du mal à digérer les
efforts réalisés depuis le départ et la lutte contre la boue et
le sol humide m’usent. Je faiblis légèrement quand une petite
dame de métropole d’une quarantaine d’année me double.
Je décide de m’accrocher à ses baskets pour qu’elle me « tire »
pendant plusieurs kilomètres de côte. C’est dans les descentes un
peu techniques que je fais la différence et m’échappe sans
vraiment forcer. Je me sens petit à petit un peu mieux et suis un
peu plus en confiance. Je poursuis en solitaire en doublant même
un ou deux raideurs. Par contre, j’espère que les infos de Daf ne
sont plus d’actualité car je n’ai plus d’eau et les PC sont
encore à une poignée de kilomètres.
Le ciel est bien dégagé ce matin même si ça risque de se couvrir
pour la queue de course. Je cherche désespérément dans toute
l’eau qui coule autour de moi un filet buvable mais rien. Alors
je me rationne dans l’espoir que le PC Kervéguen soit ouvert. Je
garde mon train et à ma grande joie, les bénévoles du PC fidèles
au poste m’accueillent avec un large sourire.
Se doutent-ils à quel point leur présence me fait plaisir.
Je grignote parce qu’il le faut et repars sans perdre de temps.
Etant donné que la descente du coteau Kervéguen vers Cilaos est
fermée pour cause d’effondrement, l’organisation nous a réservé
une rallonge, et non des moindres, puisque c’est 300m de dénivelé
positif et 3h en plus. Pas grand chose par rapport à l’ensemble
mais encore une ascension supplémentaire.
Descente sur Cilaos
J’arrive enfin à la Caverne Dufour, point culminant.
Là on va commencer à s’amuser… 20 secondes de pause le temps de
serrer mes lacets et c’est parti ! Je cavale, je bombarde, je
surfe les graviers, je dévale la pente abrupte, comme un
psychopathe. Je dépose littéralement mes adversaires.
La fatigue se fait oublier, le moral est au beau fixe. Je prends
même le temps de répondre aux appels téléphoniques de ma famille
et de mes copains, tout en poursuivant cette descente infernale.
C’est un régal. Les touristes montant au Piton des Neiges ou en
descendant semblent interloqués et se demandent si je participe à
la même épreuve que les autres. Je suis sur mon terrain de
prédilection !
Arrivé au Bloc à fond les ballons, je poursuis sur la route pour
bientôt faire la jonction avec Erik venu à ma rencontre. Il me
suit jusqu’au Stade de Cilaos (Km 69). La foulée est toujours
bonne, même si le bitume est moins agréable pour les
genoux.
Petit sprint final pour le fun avec un concurrent fraîchement
doublé.
Je galope depuis 11h et suis maintenant 67ème (123ème en 06
et 169ème en 05).
En franchissant l’entrée du stade, j’aperçois mon copain Daf qui
m’ouvre un passage de VIP parmi les bénévoles et le public.
En traversant la pelouse sous un soleil resplendissant, Laetitia
et Erik suivis de Daf me montrent la chaise longue et le parasol
qui m’attendent. Je m’installe confortablement sous le regard
surpris et amusé du public, pose mes talons sur les deux
glacières et pendant que l’un me change chaussures et
chaussettes, l’autre me masse les pieds et les jambes et le
troisième me nourrit tant bien que mal.
C’est toujours difficile de s’alimenter mais je parviens à me
mettre un petit truc dans l’estomac. J’avale le guronsan trouvé
par Daf après avoir retourné la moitié de Cilaos et un cachet
d’aspirine qui me permettra je l’espère d’atténuer les douleurs
et autres crampes. Une vingtaine de minutes plus tard, je
rechausse mes Salomon, adresse un au revoir à mon entourage pour
descendre tranquillement dans le fond de la rivière Bras
Rouge.
Taïbit, Marla, Roche Plate, Mafate, Col des Bœufs,
Aurère, Deux Bras
Je sais pertinemment que le Grand Raid commence maintenant.
Malheureusement, j’ai déjà grillé quelques cartouches. La
troisième grosse difficulté, celle que j’appréhende encore
peut-être plus que les autres, arrive sous mes pieds. Le Taïbit
!
Il est 13h, le soleil est au zénith, ça cogne, ça grille. Sous ma
casquette, mon crâne est en ébullition, les gouttes de sueur
perlent et tombent à la cadence de mes pas. Je bois pour
m’hydrater au maximum mais l’effort est intense. Les marches à
gravir semblent de plus en plus hautes. Je souffle comme un bœuf,
je peine.
Je m’accroche tant bien que mal aux concurrents qui me doublent
mais inexorablement ils me passent. C’est long...
J’arrive finalement au parking qui donne le départ de la seconde
partie du Taïbit. En d’autres termes, je viens de parcourir un
peu moins de la moitié en plus d’une heure. Trop dur. Les jambes
ont du mal à pousser alors je fais une pause ravitaillement.
Pourtant, il ne faut pas trop que je traîne. Un Italien est
arrêté et ne repartira probablement pas victime, semble-t-il,
d’une entorse à la cheville. Il a craqué.
Le Taïbit a eu raison de lui. Il ne sera pas le seul puisque des
dizaines de concurrents parmi lesquels des favoris,
m’annonce-t-on, cèderont à l’appel de l’abandon.
La bascule dans Mafate, après l’ascension des 1200m de dénivelé,
en décourage beaucoup même parmi les meilleurs.
Le lecteur MP3 d’Erik s’avérera être une arme redoutable car il
me permet, durant la grimpée, de m’évader tout en suivant un
pseudo rythme. Alors je poursuis cette montée, sac au dos. Chaque
marche devient plus difficile que la précédente. J’ai la
sensation que chaque fois que j’essaie de déplier une jambe, puis
l’autre, je fais un effort surhumain, que je bats le record du
monde de squat. Mais je suis encore suffisamment lucide pour
estimer le temps qu’il me sépare du col, alors je prends mon mal
en patience et têtu avance tête baissée. Il faut croire que mon
rythme reste satisfaisant puisque je ne me fais guère doubler.
Depuis le bas de la rivière, c’est peut-être une dizaine de
raideurs seulement qui m’ont déposé à leur tour.
Je les retrouverai plus tard quand ce satané Taïbit sera derrière
moi. Je rentre dans le brouillard. A n’en pas douter, c’est le
signe que je m’élève et donc que le col approche. Ça rafraîchit
l’organisme, ça fait du bien.
Ouf, je reconnais les lieux. La bascule est là. Maintenant,
devant moi, c’est le cirque sauvage de Mafate. Soit environ 13
heures de montées/ descentes dont plus de la moitié du parcours
se fera by night. En attendant, je dois avancer au maximum avant
l’obscurité pour voir où je mets les pieds. Je descends donc à
allure réduite (une fois n’est pas coutume…) car le Taïbit m’a
bien entamé. Cinq concurrents en profitent pour me passer comme
des avions de chasse. Ça commence à faire beaucoup mais mon père,
que j’ai régulièrement au téléphone depuis la métropole, me
rassure en m’apprenant, via le suivi en live sur internet, que
mon écart avec le 50ème est stable. Dix minutes de pause à Marla
(Km 82) où je pointe en 75ème position (95ème en 06 et 141ème en
05)... J’en suis à 14h50 d’efforts !
L’appétit revient peu à peu en mangeant. Je reprends des forces
et m’engage sur le sentier descendant vers Trois Roches.
J’enchaine sans transition pour les montagnes russes qui mènent à
Roche Plate puis au Bronchard. Davantage de montées que de
descentes, le découragement et le ras-le-bol me gagnent petit à
petit. Coup de blues quand je vois les raideurs qui me précèdent
se découper sur une arête sur laquelle il faudra bien que je
passe tôt ou tard. Tête baissée à nouveau, je lutte contre la
fatigue et les rochers qui entravent ma progression. Je suis
limite en eau. J’aurais dû faire le plein à Trois Roches. Tant
pis, je ne vais certainement pas faire demi tour ! Alors je
patiente jusqu’à trouver sur mon chemin un filet d’eau dans
lequel je plonge ma gourde. Ça fait du bien… Le problème quand on
boit sans avoir grand chose dans l’estomac c’est cette impression
d’avoir une poche toute molle et gélatineuse qui remue dans le
ventre au gré des foulées.
J’entends bientôt des clameurs au loin qui ne peuvent venir
que de Roche Plate.
De plus en plus nettes, j’avance de plus en plus vite. C’est
motivant de sentir qu’on se proche de la civilisation et d’autant
plus quand on sait que l’accueil va être chaleureux et festif. Je
traverse le petit bois de filaos et rentre dans l’îlet (Km 90 et
16h50) à la 78ème place (88ème en 06 et 110ème en 05). Je rejoins
l’école où une horde de bénévoles m’attendent comme les centaines
de raideurs à venir. Ils crient, ils hurlent, ils
applaudissent…
Assis, quelques concurrents sont là, l’œil hagard, le visage
blême. Ceux là ne peuvent pas terminer devant moi ! Il faut y
aller. L’étape à venir ne s’annonce pas de tout repos. La
responsable, avant de partir, bipe électroniquement mon dossard
et me demande en anglais d’où je viens, s’attendant à une origine
exotique après avoir lu mon prénom. Je lui réponds dans un
français impeccable : « je viens de Saint Gilles !». Après cette
pause rigolade, il faut poursuivre le chemin.
Juste avant d’arriver au col qui permet de plonger littéralement
au fin fond abyssal de la Rivière des Galets, je croise un
malheureux raideur à califourchon sur le dos d’un médecin. Pour
lui c’est fini. Une entorse à la cheville lui aura été
fatale.
Petite piqûre de rappel pour dire que quelques minutes gagnées
peuvent se transformer en heures de calvaire si on n’y prend pas
garde. La descente abrupte qui m’attend doit attirer toute mon
attention et toute ma concentration.
Sans réels problèmes, tout en bas, je traverse le lit de la
rivière sur quelques galets déposés ça et là, alors que de part
et d’autre, se dressent deux colossales murailles. Je connais
pour l’avoir repéré à l’entraînement ce sentier mais on se pose
toujours la même question : comment est-il possible de grimper
tout là-haut dans les nuages, et par où allons nous pouvoir
passer ?
Finalement, en suivant les marques rouges et blanches du GR et
les rubalises attachées aux branches, nous arrivons au pied du
mur. Question : pourquoi n’avons nous pas dans le matériel
obligatoire un baudrier, une corde et un piolet ?
Le sentier grimpe en épingles. Ça monte bien. Si je ne craque
pas, je devrais être à La Nouvelle à la tombée de la nuit. Je
garde alors ma petite allure. Cette quatrième et avant dernière
grosse difficulté est une innovation par rapport aux éditions
précédentes. Au bout d’un quart d’heure, la falaise est tellement
abrupte que je m’aggripe aux câbles tendus contre la paroi pour
ne pas prendre le risque de chuter de 300m.
Le sentier est étroit, glissant et donc dangereux. Et ça monte
toujours. En face sur Le Maïdo le soleil se couche et laisse
bientôt place à un embrasement du ciel.
Le rouge et l’oranger s’assombrissent peu à peu et l’obscurité
gagne du terrain plus vite que je ne monte. A priori, je ne fais
pas du sur-place puisque je double encore les arbres ! J’avoue
que la fatigue est grande et qu’il faut faire des efforts pour
rester lucide. Encore plus haut, plus dans le noir, je crois
entendre de la musique.
Les yeux picotent, les jambes flagellent, la peau frissonne, je
rentre dans un état d’hibernation active. Et si la musique
s’échappait du PC de La Nouvelle. Je grimpe depuis plus d’une
heure : c’est possible. Le son se fait de plus en plus
précis.
Des hourras accompagnent bientôt l’orchestre. Je reconnais les
lieux. Je ne suis plus loin. C’est l’arbre sous lequel nous avons
planté la tente avec Erik la semaine dernière. Les messages
d’encouragements continuent à faire vibrer mon portable et chaque
mot rallume un peu plus la mèche de motivation qui semblait
s’éteindre avec le froid. Des lueurs maintenant percent
l’obscurité. J’y suis. J’ai parcouru 97km en 19h et je suis
76ème. L’ascension n’est pas terminée mais la plus grosse partie
est achevée. Tel un zombi, la frontale allumée, j’avance pour me
faire biper puis m’asseoir sur le banc face à la table de
ravitaillement. Une bonne soupe chaude saupoudrée de sel pour
fixer l’eau dans mon corps. Un carré de chocolat sur un morceau
de banane. En dessert, un, deux puis trois toasts au pâté et une
bouchée de saucisson. Ça fait du bien. Je mange, j’assimile, je
recharge les batteries. Attention les gars, la machine va bientôt
repartir. Je ne perds pas trop de temps pour ne pas me refroidir
davantage.
Le plein de mes gourdes terminé, je reprends le sentier. Les
jambes se dérouillent, se réchauffent petit à petit et je
replonge dans la nuit. Je parviens à la plaine des Tamarins après
une vingtaine de minutes de grimpette. Enfin un peu de plat.
J’alterne marche rapide et course lente mais déjà je quitte la
forêt.
A nouveau c’est une côte dans les rochers qui m’attend. Je sais
que je n’en ai pas pour longtemps alors je tente de garder mon
rythme. Je m’aide parfois de mes mains pour escalader les marches
et ne pas glisser. Effectivement, vingt minutes plus tard, je
suis en haut, sur des jambes, en état de décomposition avancée
mais qui me tiennent malgré tout encore debout. Musculairement
attaqué, je n’ai pas dit mon dernier mot. Normalement, la
descente a le don de me retaper. Bien sûr, les genoux vont en
prendre un sacré coup en plus mais, pour l’instant, pas de
blessures profondes. Peut-être une légère ampoule au niveau d’un
orteil. On verra plus tard…
Au Col de Fourche, il fait froid et mon poncho n’est pas de trop.
Je le replie dès que la température corporelle remonte sinon
c’est le sauna là-dessous.
La descente débute par de grandes marches que je n’hésite pas à
sauter pieds joints à la manière d’un skieur de bosses. Une idée
me vient. Je dois avoir une seconde frontale de rechange dans mon
sac alors je continuerai avec une lampe au front et une à la
main. Le relief des rochers, des galets et des racines est
beaucoup plus clair pour la pose du pied. Ainsi, je prendrai
moins de risques et pourrai courir dans la quinzaine de
kilomètres de descente programmée. Au rythme de la musique, je
dévale allègrement les pentes, ne faisant que des escales éclairs
aux PC. Rapidement je rallie le début du Sentier Scout. Le moral
est bon mais la fatigue très grande. J’asperge mon visage d’eau
et pourtant ça suffit à peine à me tenir éveillé. Mes yeux
clignent de plus en plus fréquemment. Col des bœufs, Km 105, 21h
de course et 63ème place. Assis au PC je m’alimente un peu et
décide de prendre le premier café de ma vie. Je déteste ce goût
mais si ça peut me faire tenir, je tente le coup. En deux gorgées
cul sec, j’avale cette horreur le nez bouché. J’enquille
directement sur un coca pour faire passer le goût et engloutis
deux ou trois charcuteries. Je suis prêt à repartir pour le
Sentier Scout tout en descente jusqu’au pied d’Aurère.
MP3 greffé sur les oreilles, frontale plaquée sur la tête, torche
à la main et un coup de bombe refroidissante sur les genoux et à
l’insertion des quadriceps pour endormir la douleur. Yahoo !
C’est parti pour la grande chevauchée ! Virages, marches, sauts
de rochers, je bombarde en grignotant des places. Pas loin d’une
vingtaine…
Ca va relativement vite pour une descente de nuit après plus de
cent kilomètres.
Je suis content de mes trois armes secrètes : la bombe de froid,
la double lumière et la musique. Ça me rassure de me dire ça et
la douleur se fait oublier un instant. Seulement la réalité me
rattrape vers La Plaque. La fatigue me gagne à nouveau et mes
orteils n’apprécient pas que je trébuche de plus en plus souvent
contre les racines et les cailloux.
Je passe La Plaque, traverse Ilet à Malheur sans sourcilier puis
arrive au pied d’Aurère où une petite grimpette de vingt minutes
environ m’attends. Toujours aussi laborieux et pénible pour mon
moral de devoir monter à pas de larve estropiée ces pentes.
Le passage à l’école PC n’est que de courte durée. C’est le
113ème km, il est 22h44 et je suis 53ème !
Juste le temps d’ingurgiter deux morceaux de bananes, une soupe
et des carrés de chocolat, c’est reparti. Je n’arrive pas à
relancer la machine. La mécanique semble ne plus vouloir obéir à
mon cerveau endormi. Le faux plat montant, qui mène à la bascule
vers la Rivière des Galets 600m plus bas, est déjà trop pentu.
L’arrivée à ce col à la 53ème place fait germer l’idée de finir
dans les cinquante premiers.
Pour l’instant j’ai fait 77ème en 05 et 59ème en 06.
Alors j’essaie de mettre de côté mes douleurs grandissantes. Je
double encore quelques groupes tout en déroulant au maximum pour
tenter de récupérer. Pour continuer de surprendre ceux qui
suivent l’évolution de la course, je me fais un plaisir de passer
les concurrents, de gagner quelques places. Je connais bien cette
partie jusqu’à Dos d’Âne alors je termine un peu plus
tranquillement la fin.
Le chemin traverse la rivière à plusieurs reprises jusqu’au PC de
Deux Bras, Km 123 que j’atteints en 37ème position (65ème en 06
et 102ème en 05) !
Erik que j’ai régulièrement au téléphone m’y attend depuis 3
heures. Alors je trottine à environ 8km/h. Je le retrouve enfin.
Il me masse encore. J’avale un dernier cachet d’aspirine, deux
cuisses de poulet et un orangina dont la perspective me faisait
saliver depuis plusieurs heures. C’est reparti au tout petit
trot, avec mon frère à quelques pas derrière moi pour ne pas me
faire disqualifier. Un breton se joint à nous. Il commence à
discuter et finalement grimpe cette dernière difficulté sur mes
talons.
La dernière partie du parcours, jusqu'à l'arrivée dans le
prochain et dernier épisode…












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