Publié le: 11 Décembre 2006
Par: Christophe Spelmans
Lien: http://www.fironman.be

Hawaii : la cerise sur le gâteau

Photo par Christophe Spelmans

C'est toujours un réel plaisir de partir à Kona. Christophe Spelmans, que tout le monde connait sous le pseudo de "Fironman" (il est pompier ça ne s'invente pas !), nous amène vers le rêve qu'il a fait pour nous : se trouver aux côtés des athlètes chanceux de l'Ironman d'Hawaii
Comment qualifier autrement qu’exceptionnelle cette année 2006 ? Plusieurs heureux évènements sont venus jalonner ce millésime : mon mariage, une qualification pour Kona récoltée en Arizona, un objectif pleinement atteint à Roth, mon quarantième anniversaire, la naissance de ma fille Mellina et, last but not least, cette tant désirée participation à l’Ironman d’Hawaii. C’est au bout d’un long périple de 23 heures que je pose enfin le pied sur le sol Hawaiien en ce jeudi 12 octobre. J’ai choisi de séjourner 2 semaines afin de m’acclimater mais aussi de profiter un maximum de l’ambiance et de la beauté de Big Island. Nous prenons nos quartiers à Keauhou, distant de 9 km de Kona, dans un spacieux appartement que je partage avec mon compatriote Christian, sa compagne et un couple de Suisses. La première chose qui me surprend c’est cette chaleur très humide à toute heure du jour et de la nuit. Le moindre effort fourni provoque immanquablement sueur et respiration difficile.
Dès le premier jour, nous décidons d’aller nager en mer mais une terrible averse contrarie nos projets, nous décidons d’aller à la piscine de Kona où nous pouvons enfin nager et nous détendre après ce voyage éprouvant. Le samedi matin, nous assemblons nos vélos car il est prévu une reconnaissance d’une partie du parcours ce dimanche. L’après-midi, nous effectuons un jogging léger sur Alii Drive, cette avenue célèbre est constamment fréquentée par des triathlètes qui courent ou qui roulent et on ressent très bien cette atmosphère, faite de tension, de frime et d’intox, qui précède tous les Ironman mais ici ça prend une dimension encore supérieure. C’est à 7h, ce dimanche, et après avoir mis les vélos dans des camions, que nous embarquons dans les bus scolaires afin de nous rendre à Hawi et de découvrir les 85 km nous séparant de Kona, c'est-à-dire le trajet retour du parcours vélo. Une dizaine de minutes plus tard, nous sommes fortement secoués comme si le bus avait crevé tous ses pneus d’un coup, les regards sont interrogatifs. Nous apercevons sur la Queen K de nombreux immenses rochers éboulés qui obstruent la chaussée et peu avant Hawi c’est carrément le bitume qui s’est fissuré sur toute la largeur de la route ! Nous apprenons à ce moment que nous avons subi un tremblement de terre assez important, c’est même le plus violent depuis 20 années avec une intensité de 6.7 sur l’échelle de Richter et 20 millions de dollars de dégâts sur l’île. Cela ne nous empêche pas de reconnaître le parcours consciencieusement et j’en tire quelques précieux enseignements. La chaleur est accablante, le vent est changeant et poussif et le parcours est constitué de descentes et de montées successives mais il est assez roulant vu la qualité de l’asphalte, du moins dès que tous les gravats seront déblayés. Je suis assez confiant quoique je ne pense pas pouvoir aller plus vite qu’en 5h10 sur ce parcours usant, venteux et en respectant les règles du jeu.

Ce lundi matin, nous nous rendons au fameux « pier » de Kona pour l’entraînement encadré de natation. Nous voulons constater l’aspect de la mer à l’heure exacte du départ mais l’accès à l’eau est interdit car il y a un risque de tsunami suite aux innombrables secousses qui ont suivi le tremblement de terre du jour précédent ! Finalement, vers 9h, l’alerte est levée et nous pouvons entrer dans l’eau, mais à ces heures la mer est agitée et la houle très présente. Nous nageons encore les 3 jours suivants dans des conditions plus calmes mais je remarque qu’à chaque fois, un courant contraire me freine pour le retour ce qui et me coûte quelques minutes sur seulement 1 km, il faudra en tenir compte le jour J. Le lendemain, la reconnaissance de la course à pieds dans Energy Lab est organisée, nous courons tranquillement 6 km dans cet endroit mythique où tant de fois la course s’est jouée. La descente face au vent se passe assez bien mais la remontée vers la Queen K, vent de dos, est très pénible, l’air se fait rare et le surnom de "four de la course" prend ici toute sa dimension, la chaleur est étouffante et la pente ardue. En début de soirée, nous prenons part à la parade des 51 nations représentées, le défilé est amusant et coloré, ça permet de retrouver les compatriotes et d’échanger quelques impressions. Le cortège se disloque au parc des expos où les distributions diverses sont faites aux nombreux stands, ce qui provoque quelques bousculades vu le monde présent. Des files interminables se forment à la boutique IM où tout ce qui est estampillé "M-dot" est vendu comme des petits pains y compris le tee-shirt commémorant la "survie" du triathlète au tremblement de terre du 15 octobre illustré par un "M-dot" secoué comme un pruneau ! Business is business, je n’y échappe pas non plus !

Je fais encore un footing de 6 km, ce jeudi, car j’ai acheté des nouvelles chaussures, mieux adaptées à mon poids et il faut bien les rôder un peu avant la course. Le soir, nous participons au dîner d’ouverture, l’ambiance est sympa et le repas est succulent et léger. Je rencontre quelques amis internautes Français, histoire de mettre un portrait sur un pseudo et de me tenir au courant des derniers potins. Je me sens très relax, je suis très content d’être ici au milieu de tout le gratin du triathlon même si je ne suis rassuré sur aucune des 3 disciplines et que cet IM impressionne par sa grandeur, sa puissance et l’aura qu’il dégage. Vendredi, veille du départ, je vais porter mon vélo au parc; il est rigoureusement inspecté puis, alors qu’un bénévole me prend en charge, je le dispose à son emplacement ainsi que mes sacs à leur râtelier respectif. Tout est parfaitement bien organisé et il est défendu de se promener à l’intérieur du parc sans être accompagné d’un volontaire. Je passe l’après-midi sur la terrasse à me détendre sous un beau soleil, je fixe mon objectif final, il en faut bien un, 10h et 10h30, vu les conditions climatiques et mes qualités, cela devrait être dans mes cordes. Après un repas léger, je me couche vers 21h et je dors très bien, contrairement aux habitudes, jusqu’à 4h. C’est le matin de mon 14ème IM, le 3ème de la saison.

Je me gave d’un tiers de gâteau et d’un milk-shake au chocolat Gatorade et vers 5h, j’embarque dans la navette qui nous amène aux abords du départ. Le parc à vélos grouille de monde, je gonfle les pneus, remplis le "biberon" installé sur mon prolongateur et déballe mes barres énergétiques que j’installe sur mon cadre. J’ai prévu également des pastilles de sel ainsi que quelques biscuits salés que je dégusterai du côté d’Hawi, je fais la file aux toilettes et après cette formalité, je suis déjà fin prêt alors qu’il n’est que 6 h ¼. Le parc est en effervescence, la tension monte alors que le jour se lève tranquillement. Vers 6 h 30, je rentre dans l’eau alors que les pros s’ébrouent déjà vers la ligne de départ. Après ¼ d’heure, la prière et l’hymne Américain, les pros sont partis alors que je m’enfonce doucement dans l’eau et je me dirige vers les pneus qui protègent le "pier", afin de m’accrocher à ceux-ci en attendant le départ. L’émotion est à son comble, j’en ai tant rêvé de me trouver ici, j’ai tant vu ces images du départ à la télé ou en photo et là, j’y suis, tête fluo anonyme au milieu des meilleurs triathlètes du monde. Je suis impressionné, je ne ressens pas vraiment de pression mais je tremble d’impatience et d’angoisse à ce moment. Vite, que la fête commence.

A 7h précises, le coup de canon retentit. Je m’élance gentiment plutôt à l’arrière de la masse, je ne prends que peu de coups et je me laisse guider par le troupeau en direction des premières bouées. Je nage proprement, bien en glisse afin d’économiser mon énergie pour cet épisode de la course qui est loin d’être mon préféré, j’aimerais idéalement sortir du jus entre 1h10 et 1h ¼. Le trajet aller nous amène vers le bateau "Body Glove" rendu célèbre grâce à l’IM et lorsque j’atteins celui-ci, j’ai l’impression de bien avancer. Après avoir contourné un second bateau, j’attaque le retour vers le pier et là, je commence à trouver le temps long, je regarde fréquemment vers l’avant mais le village ne semble jamais se rapprocher, le courant joue son rôle et je ne glisse plus très bien. Je progresse difficilement de bouée en bouée, ça paraît interminable et c’est au bout d’1 h 21 de combat que je m’extrais enfin de l’eau. Un coup d’œil au chrono achève de me miner le moral; j’ignore à ce moment que tout le monde a peiné contre le courant et que les bouées, sur le retour, n’étaient pas alignées ce qui a rallongé sensiblement mon calvaire. Il faut courir tout autour du parc pour rejoindre enfin la tente "T1" et c’est au bout de longues minutes que j’enfourche mon fidèle Cannondale pour m’attaquer à ce difficile et monotone circuit de 180 km. Je suis un peu abattu moralement au moment d’effectuer mes premiers tours de roue dans la ville.

Le tracé est on ne peut plus simple, il est impossible de se perdre ! A la sortie du parc, on se dirige vers la piscine, on monte vers la Queen K pour redescendre aussitôt vers Kona via Palani Road, on effectue un aller-retour de 8 km sur Kuakini Highway, on escalade ce petit mur de 500 mètres qu’est Palani Road pour emprunter la Queen K sur 85 km et arriver dans le village d’Hawi. Les 30 derniers km vers ce demi-tour sont en montée et toujours vent de face ensuite il reste 85 km à couvrir pour rentrer à Kona. Ce n’est jamais plat et le vent peut changer de direction à chaque instant même s’il est très discret aujourd’hui. Les deux premières heures ne se passent pas très bien, je rumine ma déception aquatique et malgré une remontée évidente dans le classement, je ne roule pas super vite. J’évolue à ma cadence de 85 rpm mais mes braquets ne sont pas très gros et je ne possède pas cette motivation qui me transforme en guerrier habituellement dès l’entame de la partie cycliste. Les changements de vitesse sont incessants sur ces montagnes russes, je ne parviens pas à enrouler et ça a le don de m’énerver. Dans la montée vers Hawi, je croise Stadler qui "vole" vers Kona et je me refais un moral en mesurant la chance que j’ai d’évoluer sur la renommée Queen K et dans le plus grand triathlon au monde. Je croise énormément de pelotons vu le niveau équivalent de la plupart des concurrents, il est sans doute difficile de se séparer sur ce genre de parcours alors qu’ils sont sortis de l’eau par centaines dans un petit laps de temps. C’est la triste évolution de l’IM. Bref, c’est comme ça et je ne suis pas concerné vu mes pauvres prestations natatoires. Au demi-tour, ma moyenne n’est pas top mais je continue à dépasser du monde, je décide alors de savourer le reste de ma course, de rouler un peu mieux et de tabler sur un chrono en 5h30 voire moins. Je m’hydrate fréquemment car malgré la couverture nuageuse et les légères averses, il fait quand même très chaud. Mon rythme est meilleur et je retrouve le plaisir de rouler, je continue dans cet état d’esprit jusqu’à Kona. Le vent favorable sur les 20 derniers km font du bien à la moyenne et au moral. Je croise Stadler et Macca qui filent vers Energy Lab. Je confie mon vélo au volontaire à l’entrée du parc et je commence à courir vers T2 mais je retire assez rapidement mes chaussures vélo car il faut à nouveau se taper tout le tour du parc ! Après m’être équipé pour la course à pieds, je me dirige aux toilettes et en même temps que je me "vidange", je fais le point. Il est presque 14h et la nuit tombe à 18h, il faut que je sois rentré. Ca me laisse 4h pour le marathon, je ne suis pas très exigeant avec moi-même mais je ne pourrai pas faire 10h30 donc je préfère aborder ce difficile marathon sans me mettre de pression et en continuant à prendre un maximum de joie sur ce long final.

Le marathon emprunte Alii drive pour un aller-retour de 15 km vallonné. Je pars sur des bases de 12 km/h mais à chaque ravitaillement je marche une vingtaine de mètres car il faut bien boire surtout le long de la mer où la chaleur est particulièrement étouffante. Mes jambes vont bien, les sensations aussi mais les bosses et la chaleur rendent ce parcours très exigeant. Au 15ème km, on aborde Palani Road et son sévère raidillon, je suis obligé de marcher quelques dizaines de mètres tellement c’est raide mais je reprends mon rythme pour les 12 km qui nous amènent à l’entrée d’Energy Lab. Cette succession de montées et de descentes sur Queen K est encore plus pénible à pieds qu’à vélo. Je maintiens cette allure régulière quand j’entre dans le four. Peter Reid, himself, se trouve au ravito, il encourage les participants en distribuant quelques gobelets d’eau. La chaleur est encore plus forte à cet endroit mais je digère cet épisode assez bien, c’est bien motivé et heureux d’être là que j’entame les 12 derniers km de la course. Je cours toujours bien entre les ravitaillements et je ne ressens aucune douleur depuis le début du marathon. Je retiens un peu ma course dans la descente de Palani road pour épargner mes quadriceps et je reprends mon rythme sur Alii drive pour les derniers hectomètres en surveillant mes arrières afin d’être seul sur la photo. Je grimpe alors sur le podium les bras tendus vers le ciel, je suis satisfait d’en avoir terminé, j’en avais tant rêvé, c’est un pur bonheur qui s’empare de moi au moment de passer sous le portique. Il y avait plus d’émotion quand j’ai franchi les lignes d’arrivées en Arizona et à Roth car j’avais flirté avec mes limites, ici, je suis simplement heureux, fatigué mais heureux que cette saison finisse en apothéose, que la boucle soit bouclée.

Pris en charge par un volontaire, on me pèse (je suis plus lourd qu’au départ !) et je récupère mon sac d’avant course, mon tee-shirt de finisher et ma médaille. Je me sens vraiment bien et j’en profite pour dévorer une grosse pizza que je fais passer à grands coups de coca. Une heure plus tard une longue et violente averse fait fuir tout le monde dans les couloirs de l’hôtel voisin. L’aire d’arrivée, le parc à vélo et Alii drive sont submergés par 20 cm d’eau. Les écrans tombent en panne, les spectateurs s’enfuient, c’est un peu la désolation et ça gâche quelque peu la fête et plombe l’ambiance. Dès les éléments calmés, je vais rechercher mon vélo, mes sacs et je prends la navette pour rejoindre l’appartement. Je vais manger un bout et je tire le bilan à chaud de la journée. Je suis comblé, vraiment, d’avoir participé à cette course, je suis un peu déçu par ma prestation mais je n’avais ni le mental, ni la fraîcheur physique pour faire mieux. Autant à Tempe et à Roth je m’étais battu comme une teigne pour atteindre mes objectifs, autant ici j’ai subi la course puis je l’ai savourée, j’ai vécu chaque instant pleinement car je n’avais vraiment plus rien à gagner.

Le lendemain, après une courte nuit réparatrice, je m’éveille sans aucune douleur particulière. Nous sommes conviés dans l’après-midi à une croisière sur un immense bateau avec un sympathique lunch et spectacle, l’idéal pour se détendre et retrouver ses esprits. Le soir, nous participons au dîner de clôture et à la remise des prix qui est à hauteur de l’évènement : spectaculaire et pompeuse. Dès le lundi, Kona replonge dans sa torpeur et sa douce quiétude. Nous profitons de ces derniers jours pour visiter les nombreuses richesses de Big Island avant de repartir vers Bruxelles le jeudi soir et de laisser Hawaii derrière nous pour une petite année, j’espère ! J’aspire à revenir en famille car elle m’a manqué durant ces 2 longues semaines. Même si je ne suis pas pleinement satisfait de mon résultat, je suis très fier de m’être qualifié, d’avoir participé et d’avoir été moyen mais au milieu des meilleurs, à ma place tout simplement. Je souhaite à tous les triathlètes de pouvoir un jour participer à cet Ironman, ici, où tout a commencé…

Merci au Freebike ATCC (mon club), à l’Association Tubizienne Omnisport, Les pompiers de Bruxelles et à Olivier pour leur soutien, à mon frère, Jeff, pour l’organisation du dîner au profit de mon voyage et à tous ceux qui m’ont aidé à réaliser ce rêve, à ma femme et ma fille pour leur patience et leur compréhension, à Hannes pour sa parfaite organisation.
Salut à Christian et Victoria, Benjamin, Jean-Christophe et Sonia, Rodolphe, Thierry, Joël, etc. Pardon à ceux que j’ai oubliés.

> fin de l'article

commentaires


11 Décembre 2006, par : robertobravo encore!
bon récit je pense que pour ton prochain tu pourra rebondir encore mieux.
rob
la reunion


11 Décembre 2006, par : dom the gripque du bonheur !


14 Décembre 2006, par : laurentil y a des jours avec et des jours sans, c'est déjà bien d'être qualifié, à mon avis tu es arrivé trop top, il parait c'est 3 jours avant ou 3 semaines à cause de l'aclimatation


14 Décembre 2006, par : Pierre PujolQue de bonheur en effet! Je ne me rappelle pas que la nourriture etait succulente ou que la remise des prix etait particulierement interessante (a l'exception du discours de Norman) mais la memoire embellie les pensees, comme un bon vin qui mature bien!
Ton resultat a Kona semble en ligne avec tes autres resultats de l'annee: que tu sois le top pro ou le dernier amateur, tu "subiras" Kona plus que toute autre course.
Cordialement, Pierre


29 Décembre 2006, par : SpelmansMerci à vous pour vos commentaires.
Il me semble qu'on a passé la journée (presqu')ensemble, Pierre ?


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