Dopage Psychique ?
Photo par Uwe Gramann
L’argument de lutte contre le dopage et le motif de son interdiction portent moins sur la "triche" que sur les graves conséquences que l’usage des produits dopants entraîne pour la santé physique des sportifs. Observons que l’éclairage médiatique porté sur ce problème de société met au premier plan les "produits" qui, d’une manière ou d’une autre, augmentent les capacités physiques "naturelles" et "normales" de l’athlète. Pourtant la loi précise "(…) substances et procédés de nature à modifier artificiellement les capacités, ou à masquer l’emploi de substances ou de procédés ayant cette propriété (…)".
Le terme de "procédés" dans ce contexte vise sans doute des techniques ou des interventions visant des transformations corporelles. Les médias ont annoncé que dans l’Allemagne de l’Est des années 70 il était d’usage dans certaines disciplines de provoquer délibérément la grossesse de jeunes femmes avant la compétition pour augmenter "naturellement" le taux d’hormones, puis d’effectuer une interruption de grossesse après.
Malgré la condamnation unanime et sans appel de tels "procédés", on sous estime largement le fait que dans ce cas, le "procédé" n’est pas seulement la grossesse "artificielle" mais tout autant la nature des moyens psychologiques mis en œuvre par l’encadrement qui ont permis d’obtenir "artificiellement" le consentement de la victime. Nous devons tirer toutes les leçons de tels actes.
Comme les biologistes et chimistes le font pour les "produits", les psychologues se doivent de réfléchir aux risques et dangers des "procédés" qui seraient, comme l’indique la loi, "de nature à modifier artificiellement les capacités (…)" psychiques des enfants, adolescents et adultes sportifs des deux sexes. Mais les choses se compliquent car dès sa venue au monde le bébé est immédiatement inscrit dans un réseau relationnel et langagier qui sont autant de "procédés" destinés à développer "artificiellement" (puisque venant de l’extérieur du bébé lui-même) ses capacités psychiques. Et paradoxalement on sait bien que si les parents n’ont pas ce désir pour le bébé et à la place du bébé celui-ci risque de voir son développement psychique entravé. La violence de cette intervention qui vise à interpréter pour le bébé et à sa place le sens et les significations du réel ainsi que ses propres intentions n’ont pas échappé aux psychologues et psychanalystes qui constatent que le désir d’un sujet est structurellement constitué dans l’aliénation au désir de "l’autre". A de très rares exceptions, la première forme de motivation pour la compétition chez l’enfant sportif est d’abord constituée par la nécessité de satisfaire l’attente parentale. Le désir de l’enfant vise d’abord la satisfaction du désir des parents et ainsi l’enfant se fait objet pour tenter de combler le désir des parents. C’est de cette position d’objet du désir de l’autre qu’il aura à se dégager (comme tout un chacun) pour accéder au statut de sujet. Un sujet jamais entièrement libre et indépendant car sujet de son propre désir, c’est à dire marqué de l’aliénation à l’autre avec tout ce que cela comporte de difficultés et de souffrances diverses somme toute bien humaines.
Dans ces conditions comment repérer la limite entre les nécessaires "procédés artificiels" indispensables au développement des potentialités psychiques de l’enfant, dont l’école, l’activité sportive font partie par exemple et les procédés qui mettraient en danger son développement psychique, voire son intégrité psychique ? Il en va de même, bien évidemment pour l’adolescent et l’adulte.
Sur ces questions, l’évolution politique, culturelle et économique de notre société (pays riche européen) nous amène à reconsidérer la place et le statut de l’enfant mais aussi de l’adulte et c’est tant mieux ! La violence des actes de pédophilie et de harcèlement moral qui réduisent enfants et adultes à l’état d’objet sont aujourd’hui condamnés au nom des graves conséquences psychiques qu’ils engendrent chez ceux à qui l’on a, de façon ponctuelle ou durable, dénié, bafoué le statut de sujet. Cette évolution sociale marque la reconnaissance et la prise en compte de l’entité d’une réalité jusqu’ici sous-estimée, ignorée, voire déniée qui est celle de la dimension psychique. Les récents « Etats généraux » de la psychologie l’ont placée au centre de l’activité des psychologues. La multiplication et la multiplicité des nouvelles demandes sociales faites aux psychologues (accidents et catastrophes naturelles, violences sexuelles, harcèlement moral, mal être de la jeunesse socialement défavorisée etc.) témoignent de l’émergence d’une prise de conscience dans le champ social de la spécificité des psychologues à traiter la dimension psychique. Dans le champ de l’activité physique et sportive et de la compétition ce sont les psychologues du sport en titre qui ont vocation à prendre en compte et traiter la dimension psychique des différents acteurs.
Le séminaire européen sur "Pratiques sportives des jeunes et conduites à risques" dont il faut saluer l’initiative, a abordé cette question d’un point de vue surtout sociologique. Or les travaux préparatoires ont mis en évidence la nécessité (dans le sport de haut niveau notamment) d’un accompagnement psychologique des athlètes. Accompagnement psychologique qui ne doit pas seulement viser la performance mais la prise en compte et le traitement des tensions et des conflits que les contraintes de l’activité de haut niveau conjuguées aux exigences scolaires génèrent inévitablement.
Prendre en considération la dimension psychique d’un athlète c’est le considérer comme un sujet et lui permettre de formuler lui même les objectifs et les limites de son projet de vie. Les modalités d’engagement dans la compétition sportive sont diverses et dans tous les cas singulières et le psychologue du sport n’a pas à porter de jugement sur les choix d’un sujet. Mais il est attentif à l’intégrité de la dimension psychique dont l’altération peut avoir de graves conséquences. De ce fait, il pourra - la plupart du temps - contribuer à la résolution des conflits qui font obstacle à la réalisation des choix de l’athlète mais il pourra également, si nécessaire, attirer son attention, celle de l’encadrement et de la famille sur les limites et le danger des "procédés" qui seraient, pas seulement comme le dit la loi : "de nature à modifier artificiellement les capacités" psychiques mais surtout susceptibles d’altérer la dimension psychique par un "forçage" au delà des possibilités psychiques acceptables par le moi du sujet. L’accompagnement psychologique prend ici tout son sens et sa nécessité : permettre à chacun de se dépasser en déployant au mieux ses potentialités tout en étant respectueux du jeu complexe de la motivation (consciente) et du désir (inconscient) qui anime la dimension psychique.
José-Luis Moraguès
Membre du comité scientifique du site
Dopage.com
Docteur en psychopathologie clinique.
Maître de conférence Université Montpellier III.
Responsable du DESS Psychologie & Sport.
Président du Centre de Psychologie du Sport.
jl.moragues@dopage.com












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